« La paix et la liberté sont la garantie du bonheur des peuples » Serment de Mauthausen, 16 Mai 1945

TEMOIGNAGE de Germaine TILLION
SUR LE SYSTEME CONCENTRATIONNAIRE
à partir du livre RAVENSBRÜCK
( édition de 1973)



« Si j’ai survécu je le dois à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à la coalition de l’amitié, car j’avais perdu le désir viscéral de vivre ...Le groupe donnait à chacun une infime protection (manger son pain sans qu’on vous l’arrache, retrouver la nuit le même coin de grabat), mais il donnait aussi une sollicitude amicale indispensable à la survie. Sans elle, il ne restait que le désespoir, c’est-à-dire la mort. »

Raisons et conditions de l’écriture du livre RAVENSBRÜCK
Ce livre comprend trois parties :
- une première partie qui est un témoignage : sa rédaction qui remonte à 1945 a été entreprise d'après des notes prises furtivement dès 1942.Selon Germaine TILLION , écrite à partir de ce qu’elle avait vu et su à Ravensbrück même, cette étude fut alors intitulée A la recherche de la vérité, titre fidèle car c'était bien en effet “cette quête angoissée de la vérité qui m'avait d'abord donné le courage de m'informer.. puis, aussitôt après ma libération, celui d'écrire ce que je savais”. Dans cette première partie, initialement, nous dit Germaine TILLION ce qui me concernait le plus profondément ne s'y trouvait pas, je n'avais pas eu la force d'en parler. Mon excuse c'est que je voulais montrer ce qui avait été le lot de toutes et que je croyais pouvoir le faire en termes presque abstraits....... Aujourd'hui encore ces souvenirs m'écrasent, mais on les trouvera dans la suite de cette introduction.
-unedeuxièmepartie, intitulée«Unconvoidefemmesfrançaises»,aétéécriteentre1947et1953.Selon Germaine TILLION , elle constitue une tentative d'utilisation simultanée et comparative du témoignage et du document, et une critique de l'un par l'autre; elle ne s'applique pas, comme la première, à la totalité de l'univers monstrueux que fut Ravensbrück, mais à l'un de ses fragments : un seul convoi français, celui que, dans l'argot du camp on appelait les Vingt-Sept-Mille, parce que ses immatriculations allaient de 27 300 à 27 988.
- une troisième partie signalant quelques-unes des questions qui restent encore sans réponse selon Germaine TILLION .
“En suivant le cours de cette reconstitution d'un fragment du système concentrationnaire allemand (le camp de Ravensbrück), puis d'un fragment de ce fragment (un transport de femmes françaises), nous ne devrons jamais perdre de vue que, quelle que soit la qualité des renseignements réunis, ils ne peuvent pas nous restituer ce qui s'est passé, mais seulement ce qu'on a pu savoir, bribe par bribe, dans ce qui s'est passé.”
.........Combien de fois ai-je rêvé, pendant ces affreuses années, au temps où, enfin, je pourrais

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reprendre et poursuivre jusqu'au fond cette recherche des faits et des causes. Mais lorsque ce fut possible, quel effort il a fallu pour ne pas se détourner immédiatement de ce monde d'horreur. J'avais quelques camarades qui estimaient, comme moi, que c'était un devoir de savoir et qui, attentivement, observaient... Nous pensions que c'était également un devoir d'obliger les autres à savoir, même malgré elles. Notre principal motif était un motif de sauvegarde. Lorsqu'on venait prendre des femmes pour les tuer, quelques-unes pouvaient avoir la possibilité de fuir à condition de l'essayer, mais, hélas, la plupart, surtout au début, aimaient mieux croire qu'elles partaient vers le salut, et allaient à la mort comme des agneaux à la boucherie. ....
......[ De plus] Démonter mentalement, comprendre une mécanique, même qui vous écrase, envisager lucidement, et dans tous ses détails, une situation, même désespérée, c'est une puissante source de sang-froid, de sérénité et de force d'âme. Rien n'est plus effrayant que les fantômes. En faisant la chasse aux fantômes, j'avais conscience d'aider un peu moralement les meilleures d'entre nous. J'avais aussi une autre raison, qu'on comprendra mieux lorsqu'on aura terminé cet exposé : il me paraissait malheureusement certain que nous serions très peu nombreuses à survivre, mais je supposais que nous ne disparaîtrions pas toutes, et je voulais donner à la Vérité toutes ses chances de sortir de ce puits de désolation et de crimes.
LE TÉMOIGNAGE PERSONNEL : Germaine TILLION raconte son arrestation, sa condamnation et sa déportation
Dénoncée
Le 13 août 1942, j'ai été arrêtée à la gare de Lyon, à Paris, où un traître qui s'était introduit dans notre réseau, le réseau « musée de l'Homme » avait donné rendez- vous à deux d'entre nous. Il était prêtre, vicaire de la paroisse de La Varenne voisine de la mienne, et se nommait l'abbé Robert ALESCH.
Robert ALESCH “vendait” à la GESTAPO les jeunes patriotes qu’il recrutait
Au procès d'Alesch, en mai 1948, son chef allemand, le commandant SCHAFFER, ancien adjoint du colonel REILE, de l'Abwehr, vint déposer. On sut par lui qu'Alesch avait été engagé — sur sa demande et dès 1941 —par la Gestapo, qu'il fut utilisé à partir de 1942 par PABWEHR. Il envoya à la mort des dizaines de personnes, dont de très jeunes gens de son patronage qu'il incita à faire de la résistance pour pouvoir les vendre et il touchait pour cela, outre certaines primes par tête livrée, un fixe de 12 000 F, auxquels s'ajoutaient 3 000 F pour sa maîtresse et 2 000 F pour une nommée Claude, ce qui avec les notes de frais représentait 25 000 F par mois environ.
La prison : ne pas trahir, malgré les interrogatoires
Après mon arrestation, j'ai été internée à LA SANTÉ (première division, cellule 96) puis, avec toute la section contrôlée par les Allemands, transférée le 13 octobre à FRESNES (troisième division, cellule 326), interrogée sept fois (les 13, 14, 17 et 25 août, 9, 21 et 23 octobre). Ne sachant pas encore qui nous avait trahis, et de peur d'apprendre quelque chose à nos ennemis, j'ai tout nié en bloc.

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Le vendredi 23 octobre 1942, rue des Saussaies, Zimmer 429, un capitaine en uniforme dicta devant moi mon acte d'inculpation; le commissaire qui m'interrogeait habituellement, nommé WEINBERGER, traduisait au fur et à mesure. .....Mon acte d'accusation comportait cinq « motifs » de condamnation à mort, dont l'un qui s'intitulait « hébergement d'agents anglais » compromettait ma mère directement. Sa lecture me permettait de reconstituer à peu près ce que savaient les Allemands — hélas, beaucoup de choses mais non pas tout comme ils le croyaient.
Je continuais toutefois à ignorer comment ils l'avaient appris, je ne savais pas encore qu'Alesch était un traître, ni que plusieurs de ses accusations avaient été confirmées par un agent arrêté en même temps que moi (seul dans sa cellule, en pleine panique, il avait dénoncé tous les gens qu'il connaissait et c'est à cause de ses aveux que ma mère arrêtée le même jour que moi, fut maintenue en prison. Comme moi elle avait tout nié en bloc).
Je n'ai connu avec certitude l'arrestation de ma mère que le 12 janvier 1943, par l'aumônier allemand de la prison de Fresnes, le même qui me donna un mois plus tard une petite « Imitation de Jésus-Christ » que je possède encore......
Le 11 avril 1943, les deux portes [ de nos cellules] se sont ouvertes en même temps et j’ai revu [ ma mère ] pour la première fois : elle me fait signe, elle essaie de sourire, et moi aussi je fais signe, et j'essaie de sourire. La surveillante allemande ne me bouscule pas, elle nous laisse un moment très long : elle pleurait en nous regardant. Nous étions encore loin de Ravensbrück......
Un mois plus tard, le 18 août 1943, j'ai su qu'elle n'était plus à Fresnes, et pendant quatre jours j'ai espéré follement qu'elle avait été libérée; le 22 août, par l'adjudant allemand de mon étage, j'appris qu'elle était à Romainville. A cette date, n'étant plus au secret, je pouvais aussi recevoir des colis et je faisais passer, dans les ourlets des vêtements qu'on avait le droit de faire laver au dehors, des messages écrits sur des morceaux de mouchoirs.
Lettre à sa mère :
Pour Irène Jeudi 16 septembre, ma chérie. C'est à vous que je pense tout le temps, j'ai tant espéré que vous partiez pour être libérée. Le bruit en a couru ici (...)....Depuis qu'il fait moins chaud, je travaille davantage, et il y a de nombreuses parties de mon livre 2 sur lesquelles je peux écrire « bon à tirer ». Ma chérie je vous embrasse si tendrement, je suis si anxieuse pour vous, pour votre santé. Donnez-moi des détails à ce sujet, moi je suis comme un roc.
1. Pour communiquer des messages par les fenêtres, ma mère avait pris un « nom de prison » et choisi le prénom d'Irène parce que ses cheveux avaient blanchi en une nuit, comme ceux de l'héroïne d'une poésie de François Coppée, qui nous avait jadis servi de prétexte à plaisanteries. 2. Depuis le 2 mars, j'avais le droit de travailler dans ma cellule à mes deux thèses de doctorat d'Etat, privilège qui fut également accordé à mes camarades ethnologues, Boris VILDÉ et Anatole LEWITZKY, fusillés le 23 février 1942. Tous mes manuscrits m'ont suivie en Allemagne et n'ont jamais été retrouvés.

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Le camp

Le 21 octobre 1943, quand j'ai été déportée, ma mère n'était pas dans le train qui emmenait une vingtaine de N.N. , parmi lesquelles se trouvaient les autres femmes inculpées dans la même affaire que moi. Une semaine plus tard notre convoi fut regroupé à la prison d'Aix-la-Chapelle avec un second convoi N.N. identique, et ensemble ils furent acheminés vers Ravensbrück... Je m'étais mise encore une fois à espérer qu'elle était libre, et cela rendait ma déportation plus légère......
.......Nous arrivâmes à Ravensbrück un dimanche soir de la fin d'octobre 1943 En quelques heures, nous eûmes la révélation brutale du camp, du bagne, nous connûmes les expériences de vivisection sur des jeunes filles, nous vîmes ces jeunes filles elles- mêmes et leurs pauvres jambes martyrisées; les histoires de a transports noirs », d'exécutions isolées, de massacres en série, les malades achevés, les chiens, les coups, les chambres à gaz... Et tout cela se présentant à nous simultanément, par vision directe ou par témoignages innombrables, irréfutables.
Nous apportions de France avec nous tout un petit confort lentement amassé grâce aux colis de nos familles : de bons vêtements, les dentifrices, les savons, les brosses à ongles de la vie civilisée; nous nous croyions encore des droits — ceux en tout cas que dans nos pays on reconnaît même aux condamnés à mort : droit à la justice, droit à un avocat, droit à un médecin quand on est malade, droit à un prêtre, droit à deux repas par jour, droit de garder sa chemise pour mourir... Avant la nuit, de tout cela nous étions dépouillées. Il ne nous restait plus rien, pas un objet, par un droit, pas un espoir. Un numéro, quelques loques sordides qui ne nous appartenaient pas, et c'est tout.....
....... En arrivant le convoi fut mis en quarantaine, et nous sommes presque toutes tombées très malades : pour moi ce fut, à la suite, la diphtérie, une double otite, une bronchite grave, compliquée par une crise de scorbut. Deux déportées tchèques qui ne me connaissaient pas, ZDENKA et HILDA, me sauvèrent. Combien de temps suis-je restée au Revier (infirmerie)? Je ne l'ai pas noté, et il m'était impossible pendant ces trois premiers mois de Ravensbrück de me représenter le temps à l'échelle du calendrier......
.....Dans le même Block que nous, logeaient des Tchèques qui revenaient d'Auschwitz et qui, à voix basse, racontaient les horreurs qu'elles avaient vues, l'anéantissement systématique des Juifs par les gaz, les cadavres brûlés, les montagnes de cendres humaines; et avec elles il y avait aussi quelques Juives qui attendaient leur départ pour Auschwitz, connaissant leur destin.
Mais avant même toute explication, toute précision, une réalité nous avait assaillies de toutes parts : c'était l'état d'effroyable déchéance de la majorité des prisonnières, — hâves, déguenillées, squelettiques, couvertes de plaies suppurantes, de gales infectées, et le regard complètement atone, mort. Nous étions encore des êtres humains, avec des bases de comparaison pour mesurer cet abîme de misère, où nous allions évidemment être englouties.
Le sentiment dominant chez les Françaises, plus encore que la peur, c'était la stupeur, l'effarement....... Elles se reprirent très vite, au bout de deux ou trois jours, et essayèrent dès lors de

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nier la réalité, de lutter contre elle avec leurs pauvres moyens : les bobards, les chimères, les recettes de cuisine. Beaucoup se mettaient en colère quand on leur révélait une nouvelle horreur : et même si c'est vrai, je ne veux pas le savoir, m'ont dit bien des camarades que j'essayais d'éclairer......
Démonter mentalement, comprendre une mécanique, même qui vous écrase, ......
[ Toutefois] .... il suffisait d'un peu de méthode pour regrouper l'énorme quantité de renseignements qu'on pouvait ainsi recueillir, et la vérité sortait toute seule de ces renseignements.
Le plus gros obstacle dans cette chasse n'était pas le manque de temps — car connaissant bien le camp, les failles de son ordre, et surtout ayant d'innombrables amies dans toutes les professions et toutes les nationalités, je suis arrivée à ne jamais travailler dans un atelier, ou presque, sauf 11 jours, du 10 au 21 avril 1944, où j'ai été couturière en fourrure, trois semaines que j'ai passées comme débardeur au Bekleidung (été 1944), et deux semaines comme bûcheron, ma situation quasi permanente a été celle du Verfügbar, c'est-à-dire « disponible». Les SS nous utilisaient pour les travaux de terrassement. ....
....La situation de Verfügbar absent, qui fut constamment mon objectif, exigeait un répertoire de ruses, de refuges, et de complicités suffisant pour administrer une province asiatique, mais elle me laissait des loisirs, à la condition de pouvoir me cacher dans un Block de quarantaine où je ne risquais pas d'être dénoncée.
Le 3 février 1944, ma mère se trouvait parmi les 958 femmes arrivées de France ce jour-là — dans ce transport dit des Vingt-Sept-Mille dont il sera question dans la seconde partie de cette étude.
Presque immédiatement, pendant l'appel, j'ai connu sa présence au camp. Le message circula de bouche à oreille, dans les files silencieuses des 18 000 ou 19 000 femmes immobiles sous les projecteurs. Je crois que c'était à l'appel du matin, mais je n'en suis plus tout à fait sûre : j'étais pétrifiée de douleur, et je ne voyais que la nuit.
Elle, quand je pus enfin la voir et l'embrasser, elle n'était que joie. Son convoi fut logé dans le Block 15, où, si je n'avais pas été N.N., j'aurais sans doute pu me faufiler, car personne n'y dénonça jamais ma présence, mais la Blockova qui commandait le Block des N.N., Kate KNOLL, une détenue allemande, était une méchante femme, et j'étais N.N. Je parvenais cependant, grâce à d'innombrables complicités, à voir ma mère quelques instants tous les jours et à veiller sur elle.
La situation des déportées politiques dites Nuit et Brouillards
Les N.N. n'avaient pas le droit de travailler dans un Kommando éloigné du camp, et pour cette raison furent choisies en assez grand nombre pour une colonne de travail appelée BEKLEIDUNG ( réserve de vêtements )., où l'on déchargeait les wagons dans lesquels s'entassait en vrac une partie des pillages hétéroclites que s'adjugeait la police allemande aux quatre coins de l'Europe.

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Grâce au Bekleidung et malgré les fouilles, des quantités d'objets utiles péné- traient dans le camp, notamment des médicaments; quant à moi, je parvins à sortir en particulier des bouts de tissu, puis poignée par poignée, de la plume pour confectionner à ma mère un petit coussin; elle eut aussi du linge, des sous-vêtements chauds.....
Au jour le jour, je savais, et elle savait, tout ce que les prisonnières les plus informées pouvaient parvenir à apprendre sur ce qui se passait réellement dans les coulisses sinistres de Ravensbrück. D'abord — et pendant toute l'année 1944 — l'existence des exécutions et des « transports noirs », puis, à partir de janvier 1945, la création d'une sorte d'annexe de Ravensbrück où l'on exterminait; cette annexe était le petit camp d'UCKERMARCK, qu'on appelait plus souvent JUGENDLAGER ...
De l’extermination par le travail à la mise à mort
Pendant tout le mois de janvier et le mois de février la terreur devint de jour en jour plus précise : les disparitions se faisaient maintenant non seulement au Jugendlager, mais aussi à l'infirmerie du camp principal : le Revier.
Le soir du jeudi 1 mars 1945, je pris cependant le risque d'aller à l'infirmerie, à cause d'un abcès très douloureux dans l'os de la mâchoire, qui depuis plusieurs jours ne me permettait plus de desserrer les dents (je m'alimentais avec un bout de pain rassis délayé dans de l'eau).
Pendant que j'étais au Revier, plusieurs Blocks furent cernés par la police du camp, dont le Block des N.N.; toutes celles qui s'y trouvaient furent transférées au STRAFBLOCK (bloc de punition), et ma mère parmi elles. Je parvins à pénétrer dans le Strafblock ce soir-là, je ne me rappelle plus comment. Probablement en disant que j'étais N.N. et revenais du Revier.
La rafle isolait désormais, dans les locaux réduits du Strafblock, la majorité des Françaises et une grande partie des Tziganes qui survivaient dans le camp. L'entassement était tel qu'il n'était pas question de dormir pour personne. Ma mère était angoissée, très lasse, mais ne se plaignait pas et je ne disais rien non plus. Elle voulut rester assise toute la nuit.
Le lendemain, vendredi 2 mars, deux camarades très anciennes dans le camp, ANICKA (tchèque) et GRETE (allemande) s'arrangèrent avec les policières 1 pour que je puisse aller me faire soigner au Revier. Je pensais partir pour une heure au plus, mais avant de la quitter j'ai embrassé Maman et, à cause de notre détresse et de tout ce que nous savions et ne disions pas, je l'ai serrée dans mes bras longtemps, comme si c'était la dernière fois. Et c'était la dernière fois.
Pendant que j'étais au Revier, les mêmes amies décidèrent qu'il fallait sortir qui elles pouvaient du Strafblock et elles sortirent ma mère et deux camarades N.N. Elles installèrent ma mère du mieux qu'elles le purent dans un Block « normal », le Block 27 et dans un lit.
1. Les policières du camp étaient toujours recrutées parmi des détenues très anciennes et pariant allemand; elles portaient un brassard rouge, comme les chefs des colonnes de travail. Il y avait parmi elles beaucoup de prisonnières de droit commun dont quelques-unes étaient de véritables brutes, mais même celles-là pouvaient ménager des compatriotes les connaissant depuis plusieurs années.

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L’assassinat d’EmilieTILLION, néeCUSSAC, mère de GermaineTILLION
Au Revier, vers 13 heures, on sut qu'il allait y avoir un nouvel appel général tout l'après-midi, et je fus prise en charge par Grete BUBER-NEUMANN. Détenue à Ravensbrück depuis 1940, lettrée en allemand, ayant été Blockova, puis, après sa révocation et un séjour au Strafblock, redevenue Schreiberin (secrétaire) de divers ser- vices successifs, elle y occupait ce jour-là une petite cellule avec un vrai lit. Elle prit l'énorme risque de me cacher sous ses pieds, sous sa couverture. Quand PFLAUM entra pour l'appel, il ne remarqua rien et referma la porte.
A 17 heures, quand la circulation dans le camp redevint possible, mon amie Danielle vint, par la fenêtre, prévenir Grete en allemand : pendant l'appel Maman avait été emmenée.
Comment j'ai rejoint mon Block et retrouvé une à une les camarades efficaces que je connaissais, je ne le sais plus, mais je sais que les « bandes rouges » qui faisaient la navette entre Ravensbrück et le Jugendlager ne pouvaient plus atteindre ce dernier. Dès le lendemain samedi j'obtins que l'une d'elles, autrichienne, emporte pour Maman un mot afin de la mettre en garde, de lui dire comment « tenir », avec aussi un tout petit paquet, moins gros qu'un jeu de cartes (2 ou 3 comprimés de sulfamides, une tranche de pain, les 3 morceaux de sucre et le biscuit que m'avaient donnés mes amies tchèques). Le lundi 5 et le mardi 6 je parvins à joindre une autre secrétaire, à lui confier aussi une seconde et une troisième lettre, un second et un troisième minuscule paquet... Le jeudi 8 mars, Miki me rendit les trois petits paquets et les trois lettres. Il était fou d'espérer encore : je le savais, mais je ne le croyais pas.
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Analyse : A Ravensbrück, les exécutions n'étaient pas publiques, les malades des « transports noirs » étaient censées partir pour des camps de convalescence, et quand on les achevait sur place, c'était discrètement, à l'abri de la foule. Celles qui voulaient vraiment ignorer pouvaient à la rigueur y parvenir, tout au moins en partie. C'était la majorité.
Le dimanche 11 mars , cachée clans le Block d'AnniCka, j'avais pu voir assez longuement Irma, une des secrétaires qui faisaient la navette entre les deux camps pour Ies appels. Afin de ne pas laisser échapper des repères, je les notais, et j'ai noté le lundi 12 mars : Le nom de Maman est sur une liste de sept cents personnes parties le mardi 6. Avec un faux numéro 27 993 qui serait le numéro d'une Russe (Ochewska)... Il reste sept cents femmes là-haut dont cinquante venues hier... Je ren- contre J. d'A. qui me dit gentiment qu'on a de très bonnes nouvelles de là-haut, que, etc. Je ne l'écoute pas. Je cours çà et là pour essayer de trouver les secrétaires. A 12 heures vu les deux secrétaires, elles refusent avec horreur le petit paquet que j'ai quand même voulu faire (3 biscuits, un peu de sucre, du charbon, une ampoule de cardiasol)...
Dans cette période, à n'importe quel moment, des chasses étaient organisées à travers le camp, pour remplir le sinistre camion qui, ouvertement maintenant, faisait la navette entre les divers Blocks du Revier et le crématoire. Les infirmières voyaient enlever leurs malades en chemise, elles voyaient partir les camions, elles les suivaient à l'oreille jusqu'à l'emplacement des fours crématoires. Elles voyaient ensuite les camions revenir vides et reprendre un nouveau chargement. Et nous ne savions rien d'autre . Une infirmière a pu chronométrer le temps qu'il fallait pour faire le trajet Revier-crématoire, décharger, revenir : sept minutes. Nous pouvions voir aussi les cheminées des fours fumer jour et nuit.

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Quand je n'ai plus rien espéré, j'ai cherché désespérément une trace, quelqu'un qui aurait vu ma mère, une femme parmi ces six mille femmes parquées au Jugendlager qui l'avaient coudoyée et qui toutes n'étaient pas mortes — car de temps en temps pour un travail, pour faire de la place, ou pour n'importe quoi, on en voyait redescendre. Le lundi 19 mars j'ai noté : Du Block 7 2 France Odoul et Marguerite Solal ont vu passer Maman le vendredi soir. Elles non plus ne se souviennent plus de celles qui l'accompagnaient.
La libération
Le jeudi 15 mars, quand j'ai voulu me mettre debout, mes jambes ne me portaient plus et mes camarades me firent prendre ma température : j'avais 41°. La souffrance physique était toujours intense, mais littéralement elle me semblait alors presque un soulagement, dans la mesure où elle m'empêchait parfois de penser.
Deux semaines plus tard, le 2 avril 1945, trois cents Françaises furent libérées par l'intermédiaire de la Croix-Rouge internationale de Genève, mais les N.N. étaient exclues de cet échange; le 23 avril elles furent comprises dans les libérations organisées par la Croix-Rouge suédoise grâce aux négociations du comte Bernadotte.
Les prisonnières partirent cette fois avec les vêtements qu'elles avaient sur elles. Il y eut naturellement avant le départ des séries de fouilles, mais désordonnées, car celles qui venaient d'être fouillées parvinrent à se passer de main en main ce que celles qui allaient l'être voulaient conserver.
Deux « objets » clandestins plus remarquables que les autres échappèrent ainsi au contrôle : les deux derniers bébés français survivants (Il y eut également deux bébés, un petit Français et un petit Polonais, qui survécurent dans un Kommando).. Mes amies s'étaient réparti quelques-uns de mes papiers : ma petite « Imitation de Jésus-Christ » pleine de repères chronologiques, traversa dans la poche de Danielle (Anise Postel- Vittay), une opérette que l'été précédent j'avais écrite, cachée dans une caisse du kommando du Bekleidung (elle s'intitulait le Verfügbar aux enfers) fut prise en charge par Jacqueline d'Alincourt; j'emmenais, quant à moi, d'abord ce que j'avais noté pendant les derniers jours, ensuite les identités des principaux SS du camp, vaguement camouflées en recettes de cuisine, et enfin une bobine photographique non développée qui représentait les jambes des jeunes lycéennes sur lesquelles le D` Gebhardt avait fait de la vivisection : je la gardais dans ma poche depuis le 21 janvier 1944, mais pour ne pas attirer l'attention en cas de fouille j'avais enroulé tout autour des vieux bouts de laine ternes et crasseux.
CONCLUSION
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Si j'ai survécu je le dois d'abord et à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes, et enfin à une coalition de l’amitié — car j'avais perdu le désir viscéral de vivre. Ces fils ténus de l'amitié étaient comme submergés sous la brutalité nue de l'égoïsme bouillonnant, mais tout le camp en était invisiblement tissé. Ils unissaient des « familles » qui furent le plus souvent très réduites : deux, trois, quatre femmes du même village, de la même « affaire », ou qui s'étaient trouvées dans la même cellule, le même wagon, au moment du départ — et qui ensuite s'accrochaient les unes aux autres pour ne pas sombrer. Les grands clivages, plus encore que ceux des nationalités, des partis ou des religions, furent ceux des langues.

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Il y eut cependant des chaînes d'entraide qui dépassaient les nationalités, faisaient circuler des observations, des déductions et aussi, tout court, l'amitié.
En face de ces chaînes d'entraide invisibles, il y avait des chaînes organisées d'assassins. Car tuer en série n'est pas si facile, en dehors d'une organisation spécialement prévue pour cela — en dehors des « usines à tuer » d'Auschwitz et de Lublin-Maïdaneck. Or pendant que s'organisait l'extermination à RAVENSBRÜCK avec des moyens en quelque sorte artisanaux, les ateliers continuaient à tourner, alimentés par une main-d'œuvre que la famine chronique rendait déjà suffisamment défaillante sans y ajouter la panique. Dans le même temps, les fours crématoires n'avaient pas doublé de volume, et l'emplacement disponible autour d'eux non plus. On sait maintenant que sur cet emplacement avait été aménagée une chambre à gaz de 150 places. Pourquoi 150 et pas 50 ou 300? A-t-elle été proportionnée à la consommation des fours? A-t-elle été installée dans un bâtiment déjà construit? Toujours est-il qu'elle a continuellement fonctionné en même temps que d'autres assassinats, d'autres chaînes d'assassinats, où se poursuivaient les terrifiants tête-à-tête des assassins et de leurs victimes.
Car « l'assassinat propre », comme la « torture propre », est une chimère délirante. Pour un seul de ces chemins de Croix j'ai pu retrouver à chaque station des témoins, mais ce seul calvaire suivi jusqu'à sa fin, la mort miséricordieuse, aidera à imaginer ce qu'il faut mettre derrière les mots.
Claire, jeune femme douce et timide, connue et aimée de ses camarades parce qu'elle savait des vers, était je crois professeur et agrégée de lettres.Ma mère l'aimait et quelquefois me parlait d'elle. De ce que j'ai su concernant sa mort, j'ai rendu compte en mars 1947 aux camarades qui l'ont connue : Vous vous souvenez de Claire? Elle a d'abord été cruellement mordue par un chien. Qui a lancé ce chien sur elle? Nous ne savons pas, mais c'est le premier assassin de Claire. Ensuite, elle a été au Revier où l'on a refusé de la soigner. Qui a refusé de l'admettre? Nous ne savons pas, probablement MARSCHAL. C'est le second assassin. Ses morsures ne se sont pas cicatrisées et à cause d'elles, elle a été envoyée au Jugendlager. Qui l'a envoyée au Jugendlager? Nous ne savons pas. Probablement PFLAUM ou WINKELMAN. C'est le troisième assassin. Lorsqu'elle a été dans les rangs de la fatale colonne, qui l'a empêchée de fuir? Une Aufseherin? une Lagerpolizei? Peut-être les deux. Peut-être VON SKINE, peut- être BOESEL. Quatrième assassinat. Au Jugencliager, elle a refusé d'avaler le poison que lui a donné Salveguart, et avec l'aide de Rabb et de Kahler, Salveguart l'a assommée à coups de bâton et enfin l'a tuée.
C'est une femme entre 123 000, une seule agonie. Et pour une seule femme, 5 bandes d'assassins. Et pour chacune des autres victimes les mêmes assassins ou d'autres semblables. Car chaque femme morte a été tuée et retuée. Chacune d'entre nous était engagée dans une filière où, à chaque tournant, un assassin était posté.

Extraits de l’ouvrage de Germaine TILLION RAVENSBRÜCK
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