LUTTER CONTRE L’ANTISEMITISME ET TOUS LES RACISMES
Mis en ligne le 18 février 2019
LUTTER CONTRE L’ANTISEMITISME ET TOUS LES RACISMES


Depuis que l’extrême-droite a été portée au début des années 1970 sur les fonts baptismaux par les héritiers directs des fascistes et collaborateurs de la période noire de l’Occupation de notre pays, le discours raciste a connu une expansion à la mesure du développement de son influence électorale. D’autant plus que d’autres forces politiques, par conviction ou surenchère démagogique à visée électorale, en ont repris les thèmes, contribuant ainsi à la diffusion du poison.

Les immigrés ont été ces dernières décennies constamment visés par ce discours raciste et xénophobe, un discours qui a pris ces dernières années une ampleur et une virulence inégalées alors que se développaient d’importants mouvements migratoires de populations fuyant la misère, la répression, la guerre. En ont été la cible des immigrés venus d’Afrique Noire, des Arabes et Kurdes du Proche-Orient et du Maghreb, d’Asie du Sud mais aussi des Roms venus d’Europe centrale, orientale et balkanique.

Depuis ces dernières années a resurgi, en s’appuyant de manière contemporaine sur la crise sociale, la dégradation des conditions de vie de la population de notre pays et sur le contexte du conflit du Proche-Orient, un discours raciste, puisant ses racines dans l’antisémitisme de l’Affaire Dreyfus, des ligues fascistes de l’entre-deux guerres et du régime pétainiste, et qui, reprenant les poncifs les plus éculés faisant de tous les Juifs des gens riches, les désigne comme les véritables détenteurs du pouvoir économique et les manipulateurs complotistes du pouvoir politique, les solidarise indistinctement avec la politique d’Israël au Proche-Orient notamment dans sa négation des droits nationaux du peuple palestinien.

Ce discours raciste anti-Juifs, antisémite, est une falsification intolérable de la réalité dans ses dimensions historiques, sociologiques, politiques, il a hélas déjà tué dans notre pays. Ces crimes odieux, qu’illustre le sort tragique d’Ilan Halimi, des enfants de l’école juive de Toulouse, de Sarah Halimi et Mireille Knoll, dont les auteurs et complices doivent être le plus sévèrement punis, quelles que soient leurs motivations, auxquelles aucune perversion de raisonnement ne peut apporter la moindre justification, doivent cesser ; il faut les condamner avec la plus grande énergie et manifester la plus grande vigilance à l’encontre des discours et actes antisémites, particulièrement dans un pays comme le nôtre où, dans un passé pas si lointain, ils ont fait des dizaines de milliers de victimes.

Le combat contre l’antisémitisme, contre tous les racismes et la xénophobie, doit être une préoccupation de tous, en premier lieu des pouvoirs publics, des médias et du système éducatif. A l’ignorance et aux préjugés tenaces il faut opposer la connaissance. Ainsi, la communauté juive est, comme d’autres, une composante fondatrice du peuple français depuis le haut-Moyen âge, et il est inacceptable que quiconque, quelle que soit son idéologie, prétende que les Juifs ne sont pas des Français comme les autres et dise que leur place serait ailleurs que dans leur pays.

L’ANACR est porteuse de la mémoire des combats de la Résistance, qui rassembla dans ses rangs des femmes et des hommes qui croyaient au ciel dans la diversité de leurs religions ou qui n’y croyaient pas, qui étaient Français de naissance ou immigrés, naturalisés ou non, mais qui partageaient le même idéal antifasciste, démocratique, humaniste et antiraciste. Ce combat reste aujourd’hui pleinement le sien.

L’ANACR
Le 18 février 2019

Delphine Horvilleur : «Beaucoup pensent que la question de l’antisémitisme ne les concerne pas vraiment»

Pour la rabbin, auteure de «Réflexions sur la question antisémite» et voix qui compte chez les juifs de France, la réponse à la haine antijuive ne peut pas venir des pouvoirs publics : c’est une responsabilité individuelle et collective qui ne doit pas tomber d’en haut.
18 février 2019 à 20:16

Delphine Horvilleur, à Paris, le 20 décembre 2018. Photo Frédéric Stucin. Pasco
Elle est une des rares femmes rabbin en France, et aussi une essayiste. Delphine Horvilleur exerce à la synagogue du Mouvement libéral juif de France (MLJF), dans le XVe arrondissement de Paris. Et elle est une voix qui compte en matière de lutte contre l’antisémitisme, puisqu’elle a publié en janvier Réflexions sur la question antisémite (Grasset). Il nous a paru utile de l’entendre après les agressions caractérisées de ces derniers jours.

Libération vous avait interviewée début janvier à l’occasion de la publication de votre dernier livre. Depuis, il y a eu ces tags et ces agressions antisémites, dont celle contre Alain Finkielkraut…

Les vidéos haineuses tournent en boucle. L’une d’entre elles, aussi choquante que l’agression d’Alain Finkielkraut, a donné lieu à moins de commentaires, c’est l’éviction d’Ingrid Levavasseur d’un cortège aux cris de «enlève ton gilet, sale juive !» On l’entend bien: le mot «juif» est devenu quelque chose comme un «mot de passe», un mot qui n’a plus grand-chose à voir avec l’identité de l’insulté. Vous pouvez très bien ne pas l’être mais «justifier» son emploi quand vous êtes haï. L’antisémitisme dit toujours quelque chose de celui qui l’énonce, le tolère ou le relativise, bien plus que de celui à qui il s’adresse.

Est-ce que vous irez manifester mardi ?
Oui, bien sûr. En espérant que les mots d’ordre soient clairs. Ce rassemblement n’est pas une «manifestation pour les juifs», mais la conscience collective de ce que l’antisémitisme dit de nous, du piétinement des promesses républicaines. Il est très compliqué d’arriver à dégager cette parole sans nourrir un effet paradoxal. La République doit lutter contre l’antisémitisme et le dénoncer mais, simultanément, le discours antisémite se nourrit de la rhétorique du «deux poids, deux mesures» et de cette idée obscène que les juifs auraient un «traitement de faveur». Bref, la haine antijuive se nourrit paradoxalement de la défense des juifs.

Quelle est la solution ?
Il n’y a pas de «solution» mais une urgence d’un relais de parole et de conscience très fort. Ce n’est pas aux juifs de lutter, mais à tous ceux qui savent combien cette menace est en fait dirigée à travers eux contre tous. Vous connaissez cette célèbre blague juive : quelqu’un raconte qu’un parc a été interdit aux juifs et aux coiffeurs et là, un autre demande : «Ah bon, mais pourquoi aux coiffeurs ?» Beaucoup pensent que la question de l’antisémitisme ne les concerne pas vraiment.
Or, à travers la place des juifs dans la nation se raconte un morceau de l’histoire de France : l’engagement de la République à faire de la place à l’autre et à n’être confisquée par personne. L’antisémite remet toujours cela en question en criant : «La France (d’hier ou de demain), c’est nous.»

Vous pensez que les gilets jaunes renforcent le discours antisémite ?
Dans ce moment de contestation, un espace politique est créé et il «oblige» ceux qui s’y trouvent d’une manière particulière à une vigilance à laquelle on n’a malheureusement pas assez assisté. Quand on évoque une «culpabilité des riches», un «complot» des puissants ou des «élites», la vigilance s’impose d’autant plus que ces mots ont une résonance particulière dans l’histoire. Voilà pourquoi attendre des pouvoirs publics l’extinction de cette haine est absurde. C’est un travail de longue haleine. Il relève d’une responsabilité individuelle et collective qui ne tombera pas d’en haut.

Un texte de loi envisage de pénaliser l’antisionisme, n’est-ce pas dangereux ?
Quand quelqu’un se définit comme antisioniste, il faut aussitôt stopper la conversation et lui demander de clarifier ses propos. Est-ce que cela signifie qu’il condamne la politique d’un gouvernement israélien ? Dans ce cas, pourquoi utiliser ce mot ? Nie-t-il la légitimité d’Israël à exister ? Interroge-t-il ses frontières ? L’antisionisme est devenu un nom de code que précisément on n’interroge plus, comme si un vernis d’antiracisme lui offrait une moralité inaccusable. Mais quand certains y abritent incontestablement leur antisémitisme, ceux qui le revendiquent ont maintenant la responsabilité de l’expliquer… ou de se taire.

Vous vous attendez à voir beaucoup de monde place de la République ?
Je l’espère. J’avais invité des gilets jaunes ces dernières semaines à dénoncer sans ambiguïté l’antisémitisme et à dire : «Pas en mon nom.» Je sais que certains seront là demain pour le faire, avec ou sans gilet. Peut-être qu’un tel rendez-vous républicain appellerait à le retirer ce soir-là, comme on efface les sigles de partis, pour nous souvenir ensemble de ces promesses démocratiques qui fondent la possibilité d’un avenir commun.
Alexandra Schwartzbrod 
Antisémitisme : au lieu de débattre, ils préfèrent l’anathème et la dénonciation
Par Perrine Simon-Nahum, Philosophe, directrice de recherches au CNRS, professeure à l’Ecole normale supérieure (ENS).

Selon la philosophe, l’antisémitisme qui s’est exprimé contre Alain Finkielkraut n’est plus «celui des marges», il est celui de ceux qui refusent les cadres de la République.

Tribune.
Cela ne fait plus mystère et depuis ce week-end sans doute encore moins qu’avant : ceux qui attaquent la République et la démocratie s’en prennent d’abord aux juifs.

L’agression dont a été victime samedi le philosophe Alain Finkielkraut et l’injonction qui lui a été faite de retourner
«chez lui», «en Palestine», a non seulement confirmé l’existence d’un antisémitisme toléré depuis trop longtemps en France, mais en a révélé le ressort le plus intime, ramassé dans la violence des anathèmes et des postures. Plus encore que la haine et la violence dont celui-ci est porteur, ce qui frappe est le vocabulaire employé.

Dans la désignation de l’autre, de l’étranger, dans les mots de celui qu’on exècre et qu’on désigne comme le responsable du mal-être social des catégories susceptibles de se réunir sous le drapeau des gilets jaunes, on retrouve toute l’ambivalence de l’antisémitisme moderne émergé à la fin du XIX
e siècle autour de l’affaire Dreyfus.

Là où l’antijudaïsme désignait dans l’ennemi celui qui s’avérait inassimilable, l’étranger par excellence en raison de ses mœurs et de son refus de la conversion au christianisme, l’antisémitisme a substitué l’image d’un juif au contraire si bien intégré qu’il en devient d’autant plus dangereux dans la mesure où il est désormais impossible de l’identifier.

L’antisionisme qui s’est développé à partir des années 70, sur l’échec du discours marxiste et tiers-mondiste, a identifié la critique du capitalisme et les attaques proférées à l’encontre des Etats-Unis et de leur allié Israël.

La mondialisation servirait un seul et même projet : celui d’un pouvoir mondial instrumentalisé aux mains des juifs. La montée de l’extrême droite et la crise des banlieues y a ajouté le motif, bien connu depuis la fin du XIX
e siècle, de la dénonciation des élites et du savoir.

Enfin, la théorie du complot réactive depuis le 11 septembre 2001 sous des formes à peine inédites,
le Protocole des sages de Sion, faux grossier du début du XXe siècle dont on trouve différentes versions dans l’ensemble des pays européens. Or l’antisémitisme dont on parle ici n’est plus celui des marges ou des banlieues ; il n’est plus celui des mouvements fondamentalistes.

Ce que nous avons découvert en boucle sur nos écrans ce week-end c’est cette réalité, désormais effrayante, que l’antisémitisme existe bien plus largement dans la société.
Faut-il s’étonner alors que le mouvement des gilets jaunes y trouve une de ses expressions privilégiées ?

Elle illustre l’impuissance où il est aujourd’hui de trouver un nouveau souffle, son refus de se structurer, celui de porter un discours qui s’inscrive dans le cadre d’une République qui - il faut quand même le rappeler -, a amplement démontré depuis 1945 son engagement en faveur de la solidarité sociale.

Car, au moment même où Alain Finkielkraut était insulté dans les rues de Paris, Ingrid Levavasseur se trouvait mise au ban du mouvement dont elle avait été à ses débuts la flamboyante porte-parole. Que lui reprochent ceux qui l’ont ainsi exclue ? Sans doute d’avoir voulu inscrire les revendications qu’ils partageaient, il y a quelques semaines à peine, dans un cadre démocratique. De prétendre les porter au-delà des ronds-points dans les urnes, voire jusque dans les travées du Parlement européen.

De considérer les institutions comme un lieu légitime et approprié de débats. De décider en fin de compte de mener son action dans un cadre légal. Mais n’est-ce pas le principe de la démocratie et plus encore le fondement des droits de l’homme et du citoyen ? Ceux au nom desquels précisément les juifs accédèrent à l’égalité civile dans la France de la Révolution.

Reconnaître que si chacun est légitime à exprimer son opinion, cette expression doit prendre les formes d’un débat ordonné implique un respect mutuel. Car il existe un droit républicain, tout comme il existe des institutions républicaines. Or c’est cela que les franges les plus violentes des gilets jaunes foulent aux pieds semaine après semaine.

Pire encore, ce que révèle leur connivence avec l’antisémitisme, c’est à l’opposé du désir de créer du lien, leur incapacité à le faire. En témoigne l’énoncé des revendications auquel se limitent leurs interventions médiatiques, superposition de récits de vie, dénonçant des injustices personnelles sans jamais songer à s’élever au niveau d’un collectif.

En cela, ils sont l’exact reflet des réseaux sociaux, qui annonçaient l’avènement d’une parole accueillante et pluraliste pour donner naissance en réalité à une normativité inconnue jusqu’ici, celle du groupe des pairs, configuré sur l’immédiateté d’affects et sans qu’aucun filtre légal ou moral ne vienne y mettre un frein ou créer une médiation.

La parole ne peut se développer dans un espace vierge de toute procédure. Elle doit pour se faire entendre s’organiser, suivre des règles dont le philosophe Jürgen Habermas a montré qu’elles sont la base d’une démocratie procédurale.

Ce déni de parole qui anime les plus extrémistes est en réalité un refus de débattre, l’impossibilité dans laquelle ils se placent d’entendre l’autre, d’engager la discussion avec lui.

Quant aux antisémites de tout bord, s’ils trouvent un relais aussi favorable chez les gilets jaunes, c’est qu’eux-mêmes n’ont eu de cesse de refuser tout débat et d’y substituer l’anathème, la dénonciation.

Il faut ici revenir à la figure d’Alain Finkielkraut et à ce qu’il symbolise : l’alliance d’un judaïsme et d’un républicanisme qui trouve notamment dans la référence à l’universel les armes contre un nouvel antitotalitarisme, celui qui prétend assigner les juifs, mais aussi bientôt tous les autres, à un essentialisme de mauvais aloi.

Un point commun caractérise en effet les détracteurs des juifs sous des drapeaux politiques différents : la référence au juif dans le débat public comme porteur de l’universel.

Ne nous y trompons pas. La collusion entre la révolte sociale et l’antisémitisme trouve ici des accents qui s’enracinent directement dans l’histoire politique et intellectuelle française.

C’est contre elle qu’il faut défendre la République.

Perrine Simon-Nahum Philosophe, directrice de recherches au CNRS, professeure à l’Ecole normale supérieure (ENS).